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Le jeu des comparaisons
C’est une excursion où le passé est présent au milieu de la nature, et où la nature fait partie du passé qui évoque et enseigne, confirmant ainsi que la montagne est aussi un professeur passionnant et passionné qui sait, en unissant les matières, transformer les promenades en leçons exaltantes pour ceux qui ne lui demandent pas seulement des records à battre ou des parois à vaincre. Et la leçon commence avec la vallée Bedretto, avec ses hivers et ses alpages, avec ses vicissitudes dues à ses mauvaises saisons et ses pâturages. Et puis il y a la source du Tessin qui prend la couleur, dès sa naissance, de la Scaglia del Corno quand elle fait son plein de soleil. Il y a des fleurs qui poussent le long du sentier, voire même à l’intérieur de celui-ci, pour recevoir les compliments du promeneur (à croire que ce sont des fleurs touristiques, plantées là tôt le matin pour décorer le parcours et promettre une promenade facile et agréable) et il y a la neige (placée là, elle aussi, pour donner à cette promenade facile et agréable un caractère alpin pittoresque).
La cabane Corno, elle aussi “fait montagne”, comme on dit: les gens y arrivent avec aux pieds des chaussures à talons et leurs marmots perchés sur leurs épaules, en baguenaudant, étanchant tranquillement leur soif comme s’ils étaient arrivés, sans grande peine, dans un autre monde qui offre autre chose que le confort: ils trouvent que l’herbe
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a un parfum qui va droit dans le sang et le rajeunit, que les sommets laissent voir leurs détails les plus intimes (cicatrices d’éboulements, hématomes d’avalanches, brûlures d’orages).
Ceux qui ne s’arrêtent pas seulement à la cabane ont ensuite pour eux tout le val Corno avec ses versants qui, chacun, semblent appartenir à une autre vallée: celui de droite en montant est en effet, jusqu’à une certaine altitude, d’un vert qui passe, au gré des heures et des mois, d’une délicatesse si ténue que l’on craint que le premier orage ne l’efface complètement, à une intensité si pleine qu’il semble que son poids aient à en plier les tiges; le versant gauche n’a, lui, que rocher et neige et se relève toujours en retard d’une saison par rapport à l’autre qui, plus loin, procède par mamelons arrondis zébrés de brun: chaque zébrure peut passer, de loin, pour un sentier, et un dense réseau de sentiers imaginaires précède ainsi le promeneur qui rencontre, annonciateurs de vrais lacs, des étangs dans lesquels les derniers pâturages entrent sans herbe, laissant voir leur tissu sombre et huileux.
Les névés, en face, annoncent au contraire les glaciers et se transforment enfin en celui du Corno qui, bien que petit, a les mêmes caractères que les grands glaciers dont il semble un modèle réduit fabriqué à dessein pour servir d’exemple et à l’instruction.
Au-dessous de ce minuscule glacier se trouvent les lacs qui en répètent le nom tout en s’en tenant à
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une distance respectueuse: le glacier du Corno ne les touche pas, comme s’il craignait de les salir par ses déchets. L’herbe aussi, de l’autre côté, s’arrête au-dessous du sentier, un peu avant l’eau: comme si elle ne voulait pas se mouiller; mais les lacs parviennent néanmoins à produire la couleur qui acquiert, en eux, une étrange vivacité, agitée comme une truite affamée: c’est partout des frémissements de transparence, des collisions de rayons, des éclairs de lumière qui fuient vers les rives et le canal qui unit les deux lacs au-delà desquels, parfois, s’en allongent d’autres, plus petits, alimentés en silence.
En revanche on entend l’eau qui invisiblement alimente le premier lac et produit, dans cette fonction, un bruit continuel de vent auquel se superpose, de temps en temps, celui des pierres qui se détachent du glacier, lui donnant une plus grande étendue. Mais bientôt on arrive devant un grand, un très grand, un énorme glacier: il se dresse devant les yeux, distant et pourtant proche, c’est le Gries qui, sous le Blinnenhorn, s’offre en spectacle à un public qui a envie d’applaudir devant tant de fascinante majesté.
La scène est si frappante qu’elle fait même oublier le barrage hydroélectrique qui tranche le paysage et la route carrossable qui l’égratigne et qu’il faut pourtant emprunter, en terre valaisanne, pour continuer l’excursion: ensuite la route, après avoir rejoint celle qui porte les voitures au Nufenen, redevient sentier et l’on se retrouve, après avoir
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quitté le progrès, avec le passé et ses vicissitudes qui deviennent à leur tour des personnages. Le col routier est à gauche, au loin: on ne le voit ni ne l’entend, tandis que l’on parcourt l’itinéraire que les roches conservent parfaitement dans son caractère antique même lorsque l’on s’approche des nécessités techniques du présent: rencontres de masses qui peuvent être prises pour des troncs brûlés; torrents qui chantent pour la première fois, puis qui sont un peu des marécages et marécages qui sont un peu des prés, mais qui ont les mêmes fleurs (comme si ces fleurs changeaient de place de temps à autre, préférant tour à tour l’eau ou la terre).
On arrive enfin sous la Scaglia del Corno qui ne change jamais de place et paraît, lorsque on la regarde sur le chemin du retour, encore plus tranchante (et l’on pense alors à l’air de montagne comme une silencieuse et tenace pierre à aiguiser).
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